Prête-moi ta plume

  • Sur le bout de la langue, par Bertrand Périer

    Sur le bout de la langue, par Bertrand Périer, Paris, Jean-Claude Lattès, 2019, 194 p., 19 €.

    Un avocat, l’été, se présente en pantalon clair sous sa robe. Les juges sont visiblement choqués par cette liberté (il en est de très conservateurs). L’avocat, sentant que les juges ne l’écoute pas mais sont obnubilés par son pantalon : « Si la cour préfère, je peux l’enlever ».

    Cette anecdote est célèbre. Voici donc comment on la raconte à Paris. À Liège, le mot est attribué à Paul Tschoffen, dans des conditions plus précises. Il se serait présenté à l’audience, un samedi matin (hé oui, à cette époque, il y avait des audiences le samedi), en pantalon blanc car il allait disputer une partie de tennis immédiatement après celle-ci. La cour lui en aurait fait la remarque : « Maître, votre pantalon… ». Et il aurait répliqué : « La cour souhaite-t-elle que je l’enlève… ? ».

    Des bons mots de ce type vous en trouverez une bonne vingtaine dans cet ouvrage. Parfois attribué à des avocats, parfois non. Plusieurs d’entre eux sont de l’avocat genevois Marc Bonnant, avec lequel Bertrand Périer entretient une relation de maître à disciple. C’est lui qui, notamment, raconte : « Quand j’étais enfant, on disait de moi que je parlais comme un livre. Avant de m’en réjouir, je demandais qui étais l’auteur ».

  • Les dents de l'affaire et Tumultes et dérisions, de Corinne Poncin

    Les dents de l’affaire, par Corinne Poncin, Merlin, Les déjeuners sur l’herbe, 2015, 68 p., 10 €.

    Tumultes et dérisions, par Corinne Poncin, Merlin, Les déjeuners sur l’herbe, 2007, 64 p., 9 €.

    Deux fois par semaine, Ramin-Grobiss, dit RG, comme il aimait à s’entendre appeler ainsi, trônait sur son banc en attente des hauts faits dont il allait devenir la vedette. Comme il était plaisant de déverser un mépris prétendument humoristique sur les falots comparaissant devant lui ! Plus succulent encore lorsque la presse relayait ses feintes dans les Echos du Tribunal. Il était de bon ton de rire car cela détendait l’atmosphère. Pas pour celui qui était moqué, nié, mal entendu dans la vérité qui était la sienne : mais avait-il réellement son mot à dire ?

    Le haro bien-pensant se pratiquait régulièrement dans un sens bien établi : les tenants du pouvoir vers les tenus de l’adversité. Les misérables obtiendraient le prix fort de leurs écarts s’ils étaient en faute ou coupables et le prix faible s’ils avaient osé se plaindre d’un nanti. La justice de classe calculait avec une arithmétique aussi stupéfiante que particulière, et RG en était le champion le plus brillant…

  • Soeur, d'Abel Quentin

    Sœur, par Abel Quentin, Paris, Les Editions de l’Observatoire, 2019, 255 p., 19 €.

    Jenny a encore des haut-le-cœur devant ces vidéos irréelles, ces décollations expédiées en quelques gestes experts. Elle n’a pas encore réussi à faire taire sa pudibonderie de pisseuse, ce que les kouffars appellent humanité et qui est le cache-misère de leurs compromissions. Jenny regarde, hypnotisée, se repaît de ce cérémonial macabre. Les bourreaux cagoulés ont l’air de savoir ce qu’ils font, ils n’ont ni pieds fourchus, ni regards d’assassins mais des yeux pénétrants et le geste sûr, saisi par les caméras dernier cri de l’Etat islamique. Ils prennent leur temps, font le job, appliqués, consciencieux même, et Jenny ne perd pas une miette de cette besogne de garçon boucher. Il faut bien qu’une force supranaturelle anime ces types qui égorgent sans ciller, alors qu’ils fumaient encore du shit dans la banlieue de Lyon ou de Manchester il y a un an à peine. Ils le font sans plaisir, parce qu’ils sont les serviteurs dociles et les obligés d’Allah. Purifiés des scrupules, ces ruses du Chaytan pour arrêter le sabre qui partage l’humanité en deux, les hommes et les chiens, les porcs et les purs, nous et les autres. Jenny regarde. Jenny écoute. Pour une fois, elle veut être une bonne élève.

  • Pour une foi libre. Credo d'un laïc, par Réginald de Beco

    Pour une foi libre. Credo d’un laïc, par Réginald de Béco, Namur, éditions jésuites, 2019, 408 p., 24 €.

     « Si tu as été un terrible pécheur, avec tous les péchés du monde, et puis que tu es condamné à la peine de mort, et quand tu es là, tu blasphèmes, tu jures…, et au moment d’aller vers la mort, au moment où tu t’apprêtes à mourir, tu regardes le ciel et tu dis : ‘Seigneur !’ Où vas-tu, au ciel ou en enfer ? Au Ciel ! Seul va en enfer celui qui dit à Dieu : ‘ Je n’ai pas besoin de toi, je me débrouille seul’, comme l’a fait le diable qui est le seul dont nous sommes sûrs qu’il est en enfer ».

    Ainsi donc, selon le pape François, j’irai en enfer. C’est ainsi. Mais peut-être y serai-je en compagnie de Françoise Hardy puisqu’elle chante : « Ce qu’il faut faire, ce qu’il ne faut pas faire, je n’ai pas besoin d’un pape pour cela »… ?

    Avouons-le d’entrée : cette chronique est probablement la plus difficile que j’aie eu à écrire sous cette rubrique.

  • Sans destination finale, par Michel Claise

    Sans destination finale, par Michel Claise, Bruxelles, Genèse éditions, 2019, 216 p., 21 €.

    Nous poursuivrons notre travail sur la thématique du paradis perdu et du destin brisé. Avant de nous quitter, je vous offre deux citations d’un même auteur, Tahar Ben Jelloun : « Le destin est ce qui arrive au moment où on ne s’y attend pas ». Et « Le destin est plein de trous et la mort doit se trouver dans l’un de ces trous ». Passez de bonnes vacances.

    Celle qui parle, c’est Monica, jeune professeur de lettres à qui tout semble sourire. Malheureusement, elle ne se doute pas que ces phrases vont, quelques jours plus tard, s’appliquer à elle.

    Ce que nous conte Michel Claise, c’est une descente aux enfers. Comment une personne ordinaire peut déchoir, inéluctablement, se trouver précipitée à la rue, incapable de saisir les perches qu’on lui tend. Je ne sais si son histoire est inspirée de faits réels. En tout cas partiellement. Mais ce que je sais c’est qu’elle est vraie. Notre société est d’une dureté telle que certains d’entre nous n’ont, un laid jour, plus la force de résister. Alors le courant passe et les emporte, jusqu’à ce qu’ils échoient dans une rigole.

    http://latribune.avocats.be/sans-destination-finale-par-michel-claise/

  • Introduction à l'art de la plaidoirie, par Thierry Hirsch

    Introduction à l’art de la plaidoirie, par Thierry Hirsch, avec la collaboration de Gaston Vogel, Luxembourg, Promoculture - Larcier, 2018, 274 p., 77 €.

    L’art de la parole n’est pas une question de simple ornement dans une salle d’audience comme d’aucuns le pensent : c’est une arme. Savoir plaider signifie savoir rendre claires des affaires parfois très complexes, savoir émouvoir et savoir rappeler à tous ceux présents que nous sommes tous hommes et qu’en chacun de nous le bon et le mal se confrontent. Pour de nombreuses questions … la simple connaissance des textes de loi s’avèrent insuffisante. L’avocat idéal n’est donc pas seulement maître en droit ; il est également maître en l’art de la parole et sait faire des développements sur le plan philosophique.

    Thierry Hirsch est docteur ès lettres classiques de l’Université d’Oxford et spécialiste de la théorie antique de la rhétorique judiciaire. Il nous livre un petit manuel de la plaidoirie en deux parties.

    La première, finalement assez courte (une petite septantaine de pages) synthétise les enseignements des grands maîtres antiques de l’éloquence : Anaximène, Aristote, Hermogène, Cicéron et Quintilien.

    Lire la suite :

  • Sans la liberté, par François Sureau

    Sans la liberté, par François Sureau, Paris, Tracts.Gallimard, 2019, 62 p., 3,9 €.

    Que les gouvernements, celui d’aujourd’hui comme les autres, n’aiment pas la liberté, n’est pas nouveau. Que des populations inquiètes du terrorisme ou d’une insécurité diffusent, après un demi-siècle passé sans grandes épreuves et d’abord sans guerre, ne soient pas portées à faire le détail n’est pas davantage surprenant. Mais il ne s’agit pas de détails. L’Etat de droit, dans ses principes et ses organes, a été conçu pour que ni les désirs du gouvernement ni les craintes des peuples n’emportent sur leur passage les fondements de l’ordre politique, et d’abord la liberté. C’est cette conception même que, de propagande sécuritaire en renoncements parlementaires, nous voyons depuis vingt ans s’effacer de nos mémoires sans que personne ou presque ne semble s’en affliger.

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