Prête-moi ta plume

  • Papiers d'identité, par Jean-Pierre Versini-Campinchi

    Papiers d’identité, par Jean-Pierre Versini-Campinchi, Paris, L’Éventail, 2020, 304 pages, 22 euros.

     

    « C’est le fils de Pierre ». Jamais je n’entendrai aucune question du style : « Et la mère, c’est qui ? », ou encore : « Comment se fait-il qu’il soit si basané, ce petit garçon ? » Il est vrai qu’avec des cheveux bouclés et noirs, si je ne ressemble pas tout à fait à un Antillais classique, on pouvait me confondre facilement avec un Marocain ou un Tunisien. Mais la question n’est pas posée et elle ne l’a jamais été. Très difficile dès lors d’émettre un doute sur son identité.
    Je suis le fils de Pierre.

    Pierre est corse.

    Je suis corse.

    Point barre.

    Quel curieux pedigree que celui de Jean-Pierre Versini-Campinchi ! Corse par un père qui fut avocat et faux-monnayeur et qui lui fit six demi-sœurs avec cinq autres femmes que sa mère, Antillais par sa mère, picard par le lieu où il vécut sa petite enfance, africain aussi, un peu, parce qu’il y passa plus de quatre années pendant sa jeunesse. Mais donc corse avant tout, comme ce grand-père, César Napoléon Sampiero Campinchi qui, entre les deux guerres, fut un des ténors du barreau de Paris, membre du conseil de l’Ordre, puis garde des sceaux et ministre de la marine de guerre.

  • L'instruction, d'A. Bréa, et Corps défendus, de L. Heinich

    L’instruction, par Antoine Bréa, Montréal, le Quartanier, 2021, 320 pages, 21 euros.

    Corps défendus, par Laure Heinich, Paris, Flammarion, 2021, 256 pages, 18 euros.

     

    Pourquoi, Mariam ? Oui, pourquoi ? Mais c’est mon travail, non ? Je suis payé pour. On me fait confiance. (J’ai répondu comme ça chichement, médiocrement, les paupières basses, la vérité c’est que je ne savais pas trop bien moi-même. J’ai souri encore et je me suis tu. Mariam non plus n’a plus parlé. Il y a eu une gêne, alors j’ai relevé les yeux du fond de mon verre.) Vous savez, Mariam, vous allez rire parce que je ne suis pas vieux … mais il m’arrive de me sentir comme un de ces maniaques qu’inquiète la retraite parce qu’ils n’ont pas eu de vie sauf au bureau. De me sentir à un stade déjà racorni de l’existence – un stade où, si on n’est pas en entier les fonctions que la société nous donne, on ne sait pas qui on est, qu’est-ce qu’on fiche là. Pourquoi on se lève.

    Sur quoi enquête Patrice Favre, jeune juge d’instruction qui vient de prendre son premier poste dans un TGI de la banlieue parisienne ? Est-ce vraiment sur cette affaire sordide de meurtre (ou d’assassinat) d’un « pointeur » (entendez un pédophile) dans la prison où il venait d’être transféré ? Ou sur lui-même ?

     

  • Théâtre I, par Robert Badinter

    Théâtre I, par Robert Badinter, Paris, Fayard, 2021, 290 pages, 23,10 euros.

    La leçon n’en sera que plus efficace. Tous ces réformateurs, avec leurs théories sur l’humanisation des peines, l’amendement des condamnés, ruineront la prison et – je n’hésite pas à le dire – corrompront l’Angleterre. Ce qu’il faut aux condamnés, c’est un travail harassant, un lit de planches et une maigre pitance. Ajoutez le silence et la discipline et vous avez une chance de les décourager de recommencer. Je dis bien une chance, parce que quand je vois tous ces vieux chevaux de retour, je pense que nous sommes encore trop bons avec eux.

    Et on dit que seules les mouches sont assez bêtes pour tenter mille fois de sortir de la pièce dont elles veulent s’évader en se frappant sur la même fenêtre, alors qu’il leur suffirait de se retourner pour filer par la porte ouverte qui se trouve derrière elle…

  • Le voleur d'amour, par R. Malka + Idiss, par R. Malka et F. Bernard

    Le voleur d’amour, par Richard Malka, Paris, Grasset, 2021, 220 pages, 19,10 euros.

    Idiss, par Richard Malka et Fred Bernard, Paris, Rue de Sèvres, 120 pages, 20 euros.

    Il fait peur parce qu’il n’y a ni mensonge ni vérité en lui. Depuis toute petite, j’aime mentir. Pour rire, pour me protéger ou ne pas accabler, pour le plaisir d’inventer, pour embellir le monde ou jouir d’éprouver le pouvoir des mots. J’aime le mensonge et la vérité. Je crois que l’on ne parvient à la vérité qu’en traversant des forêts de mensonges, même à l’intérieur de soi. Autour d’Adrien, il n’y a ni chênes ni buissons. Il ne ment pas. Il cache ce qu’il est mais ne ment pas. Et je ne perçois aucune vérité en lui ; il est au-delà. S’approcher de lui, c’est avancer dans le noir, dans l’obscurité de sa lassitude.

    Qui est ce mystérieux Adrien von Gott qui semble à la fois si jeune et si vieux ? Qui dit être né à Venise au XVIIIe siècle mais dont il n’y a de traces nulle part ? Qui croit retrouver Clélia, la seule femme qu’il ait jamais aimée, il y a plus de deux siècles, en Anna, une newyorkaise qu’il vient de rencontrer sous le pont de Brooklyn alors qu’elle allait se suicider ?

    Roman de vampires. Roman d’amour. « Plus jamais la vie ne séparera ce que la mort peut unir » a écrit Shelley, qu’Adrien cite souvent.

  • Mémoire d'un juge trop indépendant, par Renaud Van Ruymbeke

    Mémoires d’un juge trop indépendant, par Renaud Van Ruymbeke, Paris, Tallandier, 2021, 304 pages, 20,90 euros.

    Ainsi qu’il soit de gauche ou de droite, le parti au pouvoir adopte le même comportement à l’égard de la justice : il entrave son action pour préserver ses propres intérêts.

    Qui ne connaît le juge d’instruction Renaud Van Ruymbeke ? Celui qui est intervenu dans les affaires Boulin, Urba, frégates de Taïwan, Clearstream, Kerviel, Cahuzac, Karachi, Balkany, …, la terreur des hommes politiques.

    Ce n’est pas le premier ouvrage qui est consacré à ce juge d’instruction d’un courage exceptionnel. Mais celui-ci est écrit par lui-même, avec la collaboration de Jean-Marie Pontaut, auteur de très nombreuses autres enquêtes.

    Trop indépendant ? Peut-on, lorsque l’on est magistrat, être « trop » indépendant ? Dans l’esprit de certains politiciens, oui, manifestement. Il fut un temps, il est vrai, où - dérive typiquement humaine lorsqu’un système tourne sur lui-même ? – la corruption était devenue un mode de financement habituel des partis politiques. A tel point que, lorsque Mitterrand arriva au pouvoir, il se contenta de solliciter un rééquilibrage des contributions occultes d’Elf, sans remettre en cause le principe même de commissions qui avaient été érigées en système depuis la présidence du Général de Gaulle.

     

  • Une affaire si facile, par Francis Szpiner - Secret défense, par Hervé Temine

    Une affaire si facile, par Francis Szpiner, Paris, Le Cherche-Midi, 2020, 152 pages, 17,75 euros.

    Secret défense, par Hervé Temine, Paris, Gallimard, 182 p., 18 €.

    Le mot « aveu » commence comme « aveuglement », et bien souvent cela y conduit.

    « Maître, j’ai tué mon mari ».

    Une petit phrase toute simple, annonciatrice d’une affaire si facile.

    Martine est une femme ordinaire. Excellente et dévouée secrétaire dans une entreprise prospère, très appréciée de son patron. Mariée à un homme un peu hâbleur, bon vendeur de voitures. Mère d’un petit garçon de six ans. Ils occupent tous trois un pavillon de banlieue, selon la formule consacrée.

    Cela c’est la façade. Derrière celle-ci, il y a une réalité plus sordide. Depuis la naissance de leur fils, l’alcôve est devenue un enfer. Il y eût d’abord des pratiques de plus en plus violentes, sodomie et coups. Puis de l’échangisme, d’abord dans des lits, puis sur des capots de voitures, dans les bois. Avec toujours des coups. Avilissement, abêtissement.

    Ce matin, après une nouvelle tentative de sodomisation, Martine a craqué. Elle a décroché le fusil de son chasseur de mari et lui a balancé une bonne décharge de chevrotines. Comment imaginer une affaire plus limpide ?

     

  • Flux, reflux et mascarets, par Corinne Poncin

    Flux, reflux et mascarets, par Corinne Poncin, Les déjeuners sur l’herbe, 2021, 68 pages, 14 euros.

    Tout cela datait d’une période d’agitation mondiale : mars 2020. A cette époque, dans tous les couloirs de tous les ministères, l’on tentait de séduire l’opinion publique car elle était confrontée à de terribles injonctions issues de lois d’exception, et de pouvoirs spéciaux.

    Chacun sait ce que de tels pouvoirs sont capables de concocter et certains, du reste, ne s’en privèrent point.

    Nous étions en 2040 à présent et sans verser dans la superstition, il était clair que ce chiffre, suivant immédiatement 2039, rappelait à certains historiens, employés du pouvoir, qu’il s’agissait d’être prudent, C’est alors que l’État créa le ministère de l’Impossible : il s’agissait d’éviter ce possible de triste mémoire. Ainsi, rien de fâcheux n’adviendrait plus…

    Un flux, c’est un courant. Un reflux, c’est un contre-courant. Un mascaret, c’est la rencontre d’un courant et d’un contre-courant. C’est donc une zone de turbulences.

    Pour son troisième recueil de nouvelles[1], Corinne Poncin fait dans l’épure. Ses textes deviennent plus brefs, plus elliptiques. Entre prose et poésie.

  • La familia grande, par Camille Kouchner

    La familia grande, par Camille Kouchner, Paris, Seuil, 2020, 206 pages, 18 euros.

    La culpabilité est comme un serpent. On s’attend à ce qu’elle se déploie en réaction à certains stimuli mais on ne sait pas toujours quand elle viendra vous paralyser. Elle fait son chemin, trace ses voies. La culpabilité s’est immiscée en moi comme un poison, a bientôt envahi tout l’espace de mon cerveau et de mon cœur. La culpabilité se déplace d’objet en objet. Elle se greffe plusieurs visages et vous fait regretter tout et n’importe quoi. Ma culpabilité a plusieurs âges. Elle fête tous ses anniversaires en même temps que moi. Ma culpabilité est ma jumelle. Une nouvelle gémellité.

    Et d’abord, la culpabilité noie la mémoire. Elle efface les dates pour laisser sa proie dans le noir. Ni Victor ni moi ne pouvons dire avec certitude l’âge que nous avions à ce moment-là. 14 ans, je crois.

    C’est un témoignage. Un témoignage indispensable.

    Selon un sondage IPSOS, un français sur dix aurait été victime d’inceste. Cela fait beaucoup de victimes. Et beaucoup de coupables…

     

    https://latribune.avocats.be/la-familia-grande-par-camille-kouchner/

  • Cobre, de Michel Claise

    Cobre, par Michel Claise, Bruxelles, Genèse éditions, 2019, 232 pages, 13,95 euros.

    Ils pourront couper toutes les fleurs, ils n’empêcheront jamais le printemps.

    Cette citation de Pablo Neruda est un de mes mantras.

    Elle semble l’être aussi pour Michel Claise.

    Il l’explique, dans la postface de cet ouvrage, de façon moins poétique mais bien argumentée.

    C’est le triste exemple du renversement d’un gouvernement démocratiquement élu par une junte militaire qui s’installe au pouvoir, supprime les libertés individuelles, impose la censure de la presse, ordonne la pratique des tortures, l’élimination physique des opposants sous le regard aussi réprobateur qu’impuissant d’une communauté internationale choquée et laxiste. Mais aussi de l’intervention d’une superpuissance qui va pousser à la déstabilisation préalable du pays et à la corruption des militaires pour les mener au pouvoir, parce que les intérêts économiques de leurs entreprises sont menacés. Jimmy Carter s’est excusé. Cela n’a pas empêché Georges Bush Junior d’inventer l’existence d’armes chimiques en Irak pour envahir ce pays, ouvrant une boîte de Pandore dont nous supportons encore aujourd’hui les tragiques conséquences. Et tout cela pour quoi ? Pour développer les intérêts de l’industrie américaine du pétrole et de l’armement…

  • Le dictionnaire ludique & érudit du confinement, par Alain Zenner

    Le dictionnaire ludique & érudit du confinement, par Alain Zenner, Waterloo, Luc Pire, 2020, 478 pages, 26 euros.

    Gymnastes : « Il refuse de serrer la main de son collègue : un trapéziste se tue ».

    Cette petite définition, empruntée à Julie Huon, illustre le côté ludique du dictionnaire du confinement que notre confrère Alain Zenner a composé pendant qu’il était contraint à la solitude. Il y a aussi une face érudite. Ecoutons Alexis de Tocqueville, réinterprété par Hippolyte Wouters, nous parler de la démocratie :

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