Prête-moi ta plume

  • Sans la liberté, par François Sureau

    Sans la liberté, par François Sureau, Paris, Tracts.Gallimard, 2019, 62 p., 3,9 €.

    Que les gouvernements, celui d’aujourd’hui comme les autres, n’aiment pas la liberté, n’est pas nouveau. Que des populations inquiètes du terrorisme ou d’une insécurité diffusent, après un demi-siècle passé sans grandes épreuves et d’abord sans guerre, ne soient pas portées à faire le détail n’est pas davantage surprenant. Mais il ne s’agit pas de détails. L’Etat de droit, dans ses principes et ses organes, a été conçu pour que ni les désirs du gouvernement ni les craintes des peuples n’emportent sur leur passage les fondements de l’ordre politique, et d’abord la liberté. C’est cette conception même que, de propagande sécuritaire en renoncements parlementaires, nous voyons depuis vingt ans s’effacer de nos mémoires sans que personne ou presque ne semble s’en affliger.

  • Le jeu de la défense, par André Buffard

    Le jeu de la défense, par André Buffard, Paris, Points, 2018, 406 p., 7,9 €.

    « – La vérité ne vous préoccupe pas ?

    – Ce n’est pas mon problème. La seule chose qui m’intéresse, c’est la qualité des charges retenues contre celui que je défends. Et mon rôle, c’est de démontrer qu’elles sont insuffisantes pour le condamner. Si le procureur n’est pas capable de prouver qu’il est coupable, alors, on doit l’acquitter. La vérité c’est le problème de ceux qui jugent, pas de celui qui défend. »

    André Buffard est avocat à Lyon. Pénaliste. Comme son héros, Maître David Lucas. Faut-il écrire « héros » ? Oui, certainement. Il y a en effet de l’héroïsme dans ce personnage qui n’hésitera pas à mettre sa vie en danger lorsque cela sera nécessaire.

  • Prête-moi ta plume, par Patrick Henry

    Lire. Le dire. Dire ce qu’on a à lire. Dire comment lire. Lire comment dire. En rire. Au pire, en pleurer. S’emparer des phrases. Ne pas désemparer. Parer à l’inconnu. Ne jamais se lasser. Amasser les mots au ressac des pages. Les faire tournoyer dans sa tête. Précipiter leur envol. S’amuser à les voir virevolter dans l’espace intérieur de nos pensées. Lancer le mouvement.

    Eric Thérer me fait le plaisir de recenser, dans le colonnes de la Tribune, le petit ouvrage qui compile les 100 premières chroniques que, sous ce titre, j'ai consacrées à des ouvrages littéraires écrits par des avocats ou des magistrats.

    Merci à lui.

    http://latribune.avocats.be/prete-moi-ta-plume-par-patrick-henry/

     

  • Etincelles, par Eric Causin

    Etincelles, par Eric Causin, Bruxelles, Genèse éditions, 2019, 154 p., 17,50 €.

    Aux yeux de Pauline, portant l’idéal de son âge, on a surtout besoin de personnes qui continuent à tendre la main, qui préparent la paix après la guerre. Il n’y aura pas de paix possible si la haine a pris le dessus. La paix n’est pas la guerre désarmée, la paix est la reconnaissance de la fraternité. Reconnaissance qui repose sur une disposition intérieure, un regard nourri par l’amour, par l’amour sentimental, plutôt l’expérience de notre commune humanité. Il faut dès lors qu’au cœur même du conflit, des hommes et des femmes continuent à poser des actes de bienveillance envers les ennemis. Telle est la raison de son départ et de son engagement comme secouriste, sans distinction de camp.

    Elle a raison, Pauline. Mais elle choisit une voie difficile, celle du courage, de la volonté, de l’ouverture. Sa route croisera celles de bien d’autres, qui n’ont pas nécessairement ses belles qualités mais qui sont plus conformistes, plus sûres d’avoir raison, de connaître le bien, de savoir ce qui est bon pour elle.

  • Si le droit m'était conté, par François Ost

    Si le droit m’était conté, par François Ost, Paris, Dalloz, 2019, 216 p., 19 €.

    « Un autre volet délicat de la Résolution que j’ai l’honneur de défendre devant le Tribunal concerne la présomption d’innocence et le droit au silence du prévenu ou de l’accusé », déclarât le bâtonnier. « Ces droit fondamentaux impliquent notamment que le doute profite à la personne mise en accusation ; mais peut-on imaginer que Dieu lui-même se mette à douter ? Ils impliquent aussi le droit pour l’accusé de ne pas répondre aux questions et de ne pas être contraint de témoigner contre lui-même. Mais, ici encore, on peut se demander ce qui reste de ces garanties, dès lors que, comme chacun sait, rien n’échappe au Grand Juge, comme le découvrait déjà Caïn, poursuivi par l’œil de Dieu jusque dans la tombe ».

    Et si les droits de l’homme s’appliquaient au jugement dernier ? La question peut paraître incongrue. Comment appliquer à Dieu des règles proprement humaines. Oui mais, la justice divine pourrait-elle être moins parfaite, moins compréhensive, moins miséricordieuse, moins juste disons-le, que la justice humaine ?

    lire la suite : http://latribune.avocats.be/si-le-droit-metait-conte-par-francois-ost/

  • La tribunal de la terreur, par Emmanuel Pierrat

    Le tribunal de la terreur, par Emmanuel Pierrat, Paris, Fayard, 2019, 332 p., 21,90 €.

    « Chose incroyable ! La liberté était menacée par des conjurations éternelles, et la loi elle-même s’obstinait à chercher des auxiliaires à ses ennemis …

    Les défenseurs naturels et les amis nécessaires des patriotes accusés ce sont les jurés patriotes : les conspirateurs doivent n’en trouver aucun ».

    C’est par cette harangue que Couthon justifie la disparition totale des droits de la défense (l’Ordre des avocats a déjà été dissout, trois ans plus tôt) du Tribunal de la terreur. Nous sommes le 22 prairial An II (10 juin 1794). Après Brissot et les Girondins, Olympe de Gouges, Hébert et les sans-culottes, puis Danton et Desmoulins viennent de tomber sous la lame de la Veuve. La machine s’est emballée. Elle a besoin de toujours plus de sang.

    « Les droits de l’homme sont faits non pour les contre-révolutionnaires, mais seulement pour les sans-culottes », avait déjà dit Collot d’Herbois qui, depuis, a pu éprouver ce que cette maxime avait de particulièrement cruel.

    C’est comme un roman noir. Une première version de Games of thrones...

  • Même les monstres, par Thierry Illouz

    Même les monstres, par Thierry Illouz, Paris, L’Iconoclaste, 2018, 114 p., 13 €.

    Imaginez-vous quelqu’un à vos côtés qui attend que vous l’aidiez à redresser le monde, à prouver que quelque chose n’est pas arrivé. Comprenez ma peur.

    Thierry Illouz est avocat. Il a choisi de défendre les hommes et les femmes. Tous. Même les monstres ? Quels monstres ?

    Que dire d’un mot si puissant ? Un mot capable à lui seul de rejeter hors du champ de l’humain, de l’expulser comme dirait le philosophe qui parle d’anthropémie, des hommes vomis. Un mot si puissant qu’il trace des frontières si terribles et qui serait à lui seul capable d’exorciser, de soulager, de provoquer la catharsis. Que dire si ce mot de monstre peut, au gré des époques, des faits divers, recouvrir des situations et des actes infiniment différents ? L’élasticité des mots nous revient en pleine face et le monstre pourrait bien demain changer de visage. De pédophile, il pourrait devenir tueur en série ou encore recouvrir de son extensible tissu un mari violent, une femme jalouse, un trop jeune délinquant, un tueur de policier, pourquoi pas … La seule bonne nouvelle dans cette élasticité est que, à bien y regarder, elle confirme qu’on peut toujours l’étirer jusqu’à soi et que le monstre est toujours possible en chacun.

    lire la suite : 

  • Les ombres du Palais, par Lise Bonvent

    Les ombres du palais, par Lise Bonvent,Bruxelles, Larcier, 2019, 184 p., 30 €.

     Je ne suis pas toujours en accord avec les décisions prises par la justice. Elle me semble parfois ressembler aux grands-parents qui n’ont pas réalisé combien le monde a changé. Très gentils, très doux, pleins de bonnes intentions, mais leurs idées sont d’un autre temps.

    La justice devrait trouver de vraies solutions et non pas remettre les problèmes à plus tard. Je ne comprends pas toujours comment elle fonctionne … Je ne comprends pas non plus pourquoi la prison est encore une peine. Des personnes qui ont toutes eu, à un moment donné, une mauvaise idée vont s’y retrouver. Du positif ne peut sortir d’un tel lieu. Il faudrait imaginer des réponses adaptées à chacun et éviter que celui qui a le plus de moyens s’en sorte le mieux.

    Ne dit-on pas que la vérité sort de la bouche des enfants ?

    Ces paroles sont celles de la fille d’une magistrate, âgée de 16 ans. Est-elle la fille de Lise Bonvent ? Peut-être. Je ne connais pas Lise Bonvent. Mais peu importe.

    Ce qui importe c’est ce qu’elle dit. Et, à mes yeux, le fait qu’elle soit encore une enfant a peu d’importance. Imaginerions-nous que l’on disqualifie la parole de Greta Thunberg, Anuna De Wever ou Amandine Charlier parce qu’elles sont encore des ados ?

  • Voyage d'un avocat au pays des infréquentables, par Nicolas Gardères

    Voyages d’un avocat au pays des infréquentables, par Nicolas Gardères, Paris, Editions de l’Observatoire, 2019, 190 p., 18 €.

    Je peux bien défendre n’importe qui, mais pas pour n’importe quoi, pas dans n’importe quel dossier. Défendre un facho dans le cadre d’un dossier de libertés fondamentales équivaut ainsi toujours à défendre d’abord et avant tout les libertés fondamentales. Je peux défendre mon client sans aucune réserve et au mieux de mes compétences, car je vis la cause que je défends comme un combat à mort de la liberté contre l’oppression étatique.

    J’ai d’ailleurs toujours trouvé l’expression « avocat du diable » terriblement impropre. Défendre un Fourniret ou un Barbie, cela n’est pas défendre un diable, c’est défendre un homme et donc l’Humanité toute entière, contre le monstre froid, le Léviathan, le seul diable qui puisse être, c’est-à-dire l’État, personnification juridique de notre thanatos collectif.

    Nicolas Gardères est l’avocat de tous les extrêmes : les fachos, les islamos, les judéos, les antihomos, les ultracathos … Parce qu’il a jugé que la meilleure façon de défendre la liberté contre ses ennemis, c’est de défendre les ennemis de la liberté lorsque la leur est mise en cause. Défendre, au nom de nos principes, ceux qui nous réclament la liberté mais qui voudraient nous la refuser au nom des leurs.

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