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Porter leur voix, par Laure Heinich

Porter leur voix, par Laure Heinich, Paris, Fayard, 2014, 300 p., 22,45 €.

 

"On naît une première fois, et, pour les chanceux, on naît une seconde fois quand on devient avocat. On assiste à la naissance de soi. Pas en un jour, en de nombreux mois. Et pourtant on naît comme on avoue, brutalement, dans un coup de tonnerre. Un coup de foudre.

On naît à sa première affaire ".

Comme "notre" Bruno Dayez, Laure Heinich est avocate, pénaliste. Comme lui, elle a mal à sa justice pénale. Elle l'exprime différemment, avec sa rage de justice plutôt qu'avec des arguments raisonnés. Montrer plutôt que démontrer.

Elle veut nous faire comprendre, toucher, ressentir, la détresse de Nina, petite "pute" violée de banlieue, emportée dans le carrousel des tournantes ; ou la révolte de Dylan qui, dès qu'il en a acquis la force, a attiré son horrible grand frère violeur dans un guet-apens.

On rencontre Madame P. qui parle, parle, parle, se cachant derrière sa logorrhée, sans arriver à lâcher "il a assassiné ma fille". Ou O., suicidé à Fresnes par des magistrats incompétents, ou indifférents, où les deux, malgré les avertissements répétés des experts psychiatres.

Il y a aussi Marvin et Ruwan, deux hommes soumis qui, pour un instant - pour un instant seulement - ont fait éclater leurs chaînes, sans hâte. Et, peut-être surtout, Gaëlle, une jeune infirmière qui a eu le malheur de ne pas voir une fillette qui se glissait derrière sa voiture au moment où elle quittait une place de parking trop étroite. Une fillette qui est morte. Qu'elle a tuée ?

Laure Heinich approche la quarantaine. En 2006, elle a remporté le concours de la Conférence du stage et en est donc devenue - pour un instant seulement - la première secrétaire, ce qui lui a valu de rencontrer quelques-uns de ses illustres prédécesseurs, de Jean-Marc Varaut à Robert Badinter, en passant par Jacques Vergès ou Gisèle Halimi (pour laquelle elle avoue avoir fait composer un papier à lettres spécifique où elle se pare du titre d'"avocate"). Des rencontres qui ne laissent pas indemne.

Laure Heinich tient un blog sur Rue89, "Derrière les barreaux". Il est la base de cet ouvrage. Il ressemble un peu à une moulinette. Tous, ou presque, y passent : les confrères du barreau d'affaires, ceux qui débarquent de la politique pour faire fructifier leurs carnets d'adresses, ceux qui s'écoutent avant d'écouter, ceux qui courent le cachet, ceux qui agressent et humilient pour se faire valoir, ... Mais aussi les magistrats qui méprisent les avocats, méprisent les coupables, méprisent leurs parents, méprisent les victimes, méprisent les petites gens, méprisent. Et les experts, les politiciens, les fonctionnaires, les journalistes,... qui partagent ce mépris.

Il en reste cependant quelques-uns qui trouvent grâce à ses yeux. Peu importe qui ils sont, bâtonnier (j'ai cru reconnaître Mario Stasi au passage), gardien de prison, substitut ou mère au foyer. Il suffit d'une lumière dans les yeux, d'un peu de générosité...

Un étonnant voyage au pays des maux, au pays des mots, au pays des mots qui font mal.

"Il faut continuer d'être avocat pour ne pas laisser les hommes face à ces mots-là...".